Il y a quelques semaines, j’ai partagé avec vous, chers wonderful lecteurs, la première partie de l’article consacrée à l’artiste Louise Bourgeois.

Cette semaine, je vous fais découvrir ou redécouvrir la facette la plus connue de son travail, à travers quelques œuvres monumentales!!

Un univers qui dépasse toute tentative de catégorisation et qui repousse les limites plastiques pour rendre visible ce qui échappe au visible et à ses modalités.

Je vous emmène dans un univers où l’émotion, l’affect, la mémoire, le subconscient deviennent des sculptures du psychisme!

L’art de la sculpture du psychisme :

L’art est une garantie de santé mentale

                                                                              Louise Bourgeois (Precious Liquids)

En traversant les différent courants de l’art du 20ième siècle, Louise Bourgeois a dû, d’une manière peu commune, réinventer, questionner sans cesse sa création plastique.

Louise Bourgeois met au premier plan l’émotion dans ses œuvres.

Une émotion vécue et revécue (lors de la création), elle l’exploite comme une expérience liée à l’inconscient pour dépasser sa vie réelle et sublimer sa vie fantasmatique.

Ses sculptures des années 90 sont comme un voyage intérieur, l’espace de l’œuvre devient particulier et possède sa logique propre empruntée à l’inconscient.

Pour cela arrêtons nous sur des œuvres emblématiques de cette mise en espace de l’impalpable, de l’invisible et de l’indicible.

 

 

Precious Liquids , 1992
Bois de cèdre, fer, eau, verre, albâtre, tissu, coussins brodés, vêtement, 427 x 442 cm

Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, Paris.

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Louise Bourgeois réalise dans les années 90 ce qu’elle appelle ses “chambres magiques”, des installations imposantes qu’elle appelle les “Cells”.

C’est “Cells” lui permettent de développer la trame de ses souvenirs et de ses affects en y rassemblant des objets personnels qu’elle investit d’une grande charge émotionnelle.

“Precious liquids “ est une mise en espace orchestrée de façon à ce que le spectateur qui entre dans l‘installation cylindrique perçoive ou ressente, la mise en scène fantasmatique.

L’imposante installation  invite le spectateur à entrer dans un espace clos et sombre, composée d’un réservoir cylindrique d’eau en bois de cèdre, tel qu’on peut en voir sur les toits new-yorkais, et destinée à recueillir les « liquides précieux ».
Ces liquides sont ceux que le corps humain produit quand il est soumis à des émotions comme la peur, la joie, le plaisir, la souffrance.

Au centre, un lit ancien en métal entouré de montants, qui soutiennent des ballons en verre, tenus de décanter, à travers des tuyaux qui les relient à une flaque d’eau au centre du lit, le liquide qui s’évapore et qui retombera ensuite après sa condensation.

precious liquid

Un immense manteau masculin surplombe l’espace, enfermant en son sein un petit vêtement d’enfant avec l’inscription « Merci-Mercy ». De l’autre côté figurent deux boules en caoutchouc et une sculpture ancienne en marbre.

“Precious liquids” est une œuvre qui porte en son sein une multitude de sens, ou le spectateur ne perçoit la présence humaine qu’à travers des objets assemblés dans lieu qui semble déserté. L’œuvre est le résultat d’une construction mentale élaborée, pleine de sens, qui renvoie à l’absence, le temps qui passe…

Louise Bourgeois donne une explication sur la signification de certains objets, comme le manteau d’homme qui renvoie à l’idée de répression qu’est la figure du père. L’habit de petite fille lui, fait référence à la petite fille qu’elle a été, la dynamique des fluides peut renvoyer à la peur du père.

On peut voir dans cette œuvre, une foison de références psychanalytiques à travers cette mise en scène d’un fantasme infantile, comme un puzzle d’émotions donnant corps à l’invisible, l’absence, la présence, le souvenir, les traces…

Avec “Red room (Parent)” et “Red Room (Child)”, Louise Bourgeois, approfondie l’exploration de l’inconscient en mettant en scène le tabou de la chambre parentale et celle de l’enfant avec une liberté absolue.

 

 

Red Room (Parents), 1994
Détail. Technique mixte, 247,6 x 426,7 x 424,2 cm
Collection particulière
Photo Peter Bellamy.

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La couleur dominante est ici le rouge, un rouge sang qui couvre le lit, les portes sont en bois sombre et proviennent d’anciennes loges de théâtre. L’association du rouge (couleur de la passion pour l’artiste) et du noir, donne à ces chambres un côté tragique au sens proche de la tragédie grecque, elle y mêle passion et violence, angoisse et mystère, la laideur et la beauté.

L’artiste met en scène à la fois un tabou mais y ajoute une dimension qui fait directement référence à “Œdipe roi”, ce mythe fondateur de l’inconscient humain selon Freud.

En effet, que ce soit le mot “je t’aime” écrit en rouge sur un des coussins et le petit train d’enfant ou, l’instrument de musique peuvent évoquer la paix du ménage, le doigt en caoutchouc piqué d’une épingle sortant du lit (le doigt piqué renvoie à la figure d’Œdipe qui s’aveugle en se crevant les yeux après avoir découvert qu’il a tué son père et couché avec sa mère) et la vessie rouge, eux renforce le côté ambivalent de l’ensemble de la pièce.

Un miroir ovale posé dans l’installation rappelle le lit et redouble la sensation d’espace, un espace désormais inhabité, où les êtres, contrairement au miroir de la chambre nuptiale ne se reflètent plus.

La navette rose et les différentes références à la couture (fils, bobines, aiguilles) renforce la référence à la profession de la mère et à la vision de l’enfant pour qui, les objets paraissent démesurés mais renvoie aussi à Clotho une des trois Parques de la mythologie grecque qui tisse le fil de la vie.

On le voit Louise bourgeois joue sur les ambiguïtés, la dimension de l’interdit, et le tragique de manière subtile.

Dans les années 90 une nouvelle représentation récurrente va révéler l’obsession de Louise Bourgeois pour la figure maternelle .

Sur un dessin elle a écrit : « L’Amie (l’araignée, pourquoi l’araignée ?). Parce que ma meilleure amie était ma mère et qu’elle était aussi intelligente, patiente, propre et utile, raisonnable, indispensable, qu’une araignée. Elle pouvait se défendre elle-même » (cité par Marie-Laure Bernadac, in Louise Bourgeois, op. cit. p.149).

 

 

Spider, 1997
Acier, tapisserie, bois, verre, tissu, argent, or et os, 445 x 666 x 518 cm. Collection particulière. Courtesy Cheim & Read, New York.

spider Acier, tapisserie, bois, verre, tissu, argent, or et os, 445 x 666 x 518 cm

L’araignée est à la fois une référence au travail de sa mère mais c’est aussi le fil conducteur de son travail, une toile d’émotions, de souvenirs, qu’elle tisse, détisse et retisse inlassablement et révèle le psychisme au pouvoir créateur de Louise Bourgeois.

 

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L’araignée, sculpture monumentale, déclinée sous différentes formes et mise en scène de manière répétée, à partir  de 1994 est  une figure ambivalente de son rapport à la mère vu de manière positive. Elle n’exclut pas non plus plusieurs sens terrifiants liés à la phobie, la prédation (femme qui attend les victimes masculines prises au piège pour être dévorées par exemple).

Statut de l’œuvre d’art et des effets qu’elle suscite :

Louise Bourgeois, met en scène à la fois l’araignée et son ouvrage.

L’imposante présence de ces installations, même si elle sont traitées de manière positive, reflète aussi le premier rôle que donne Louise Bourgeois à ses œuvres, celui de rejouer les peurs exorcisées et transformer l’angoisse en plaisir.

En arts plastiques comme en philosophie, son œuvre restera exemplaire dans l’illustration  de l’œuvre créée et dans l’émotion qu’elle suscite.

 

 

Cell (Choisy), 1990-1993
Marbre rose, métal et verre, 306 x 170,20 x 241 cm
Ydessa Hendeles Art Foundation, Toronto.

cell Marbre rose, métal et verre, 306 x 170,20 x 241 cm

En appelant le spectateur à revivre leurs peurs liées aux souvenirs et à l’image parentale, l’artiste parvient à sublimer, transformer, des sentiments et des souvenirs angoissants en un plaisir esthétique et qui touche notre sensibilité.

 

 

Cell : You Better Grow Up, 1993

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Peaux de lapins

Chiffons ferrailles à vendre (detail), 2006
Steel, stainless steel, marble, wood, fabric and plexiglass
251.4 x 304.8 x 403.8 cm / 99 x 120 x 159 in

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Dans cette seconde partie consacrée aux œuvres monumentales on constate que l’évolution de son travail s’oriente de manière obsessionnelle et approfondie vers sa volonté de résilience, mais aussi la liberté dans le traitement et la symbolique qu’elle donne aux objets.

Elle instaure un climat et interroge sur le rôle que l’œuvre d’art peut remplir. Elle associe à la fois le trouble et le sentiment de beauté jusqu’à remettre en question, de manière radicale, les théories sur l’art classique.

Des œuvres riches en sens, en métaphores, en références culturelles et psychanalytiques dont elle se sert comme un jeu de puzzle orchestré d’une main de maître.

Elle réussit une symbiose parfaite entre l’écrit, le dessin, la pensée, la réflexion, la mise en espace et le sens. La créativité sans limites, sans tabous, avec toute la liberté qu’elle a revendiquée toute sa vie. Quelle belle victoire sur la vie pour cette artiste hors norme!!

Manue

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